Alexandra : un appel pour un logement social réellement accessible et une prise de conscience sur l’étendue de l’antitsiganisme

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Je m’appelle Alexandra. J’ai 27 ans, je suis roumaine et depuis petite j’habite en France. Aujourd’hui je vis en Essonne et avec mon conjoint nous avons deux enfants. (Nous discutons sur la signification des prénoms) Ma fille s’appelle Sémina, j’ai choisi ce nom parce que je le trouvais joli – je l’ai entendu dans une série roumaine que j’aime beaucoup. Mon fils c’est Filip, un auteur français de livres d’histoire et de religion que j’aime bien s’appelle comme ça et le nom me plaisait.  

J’ai rencontré ACINA en 2013, quand j’avais 15 ans et que j’ai eu ma petite fille. Ma mère les connaissait déjà, la Maison de Santé de Grigny lui avait recommandé de venir ici. Et depuis je viens tous les jours ! Non je rigole, mais souvent ! 

Sur quoi tu travailles en ce moment avec ta travailleuse sociale ? 

Là je cherche une formation, pour découvrir et me former à un métier, puis chercher du travail. J’ai déjà été serveuse dans des restaurants, alors je cherche aussi comme serveuse mais j’ai aussi d’autres envies. J’ai pensé à préparatrice de commandes, et comme je vais aussi passer mon permis, je réfléchis aussi à faire de la livraison. Mon conjoint travaillait là-dedans avant, il aimait bien et m’a donné envie aussi. Je suis assez organisée, un peu maniaque et quand j’aime quand l’ambiance est calme. Je fais mes recherches à ACINA, et sur mon téléphone par moi-même.  

Mais ma priorité ça reste le logement, sans logement le travail c’est très difficile. 

Tu veux nous parler des démarches que tu fais pour avoir un logement ?  

C’est très dur l’accès au logement… Avec Anais, ma travailleuse sociale à ACINA, j’ai fait tout ce qu’on pouvait : on a déposé la demande de logement social puis obtenu le DALO (Droit Au Logement Opposable), mais ça n’a rien donné alors nous avons fait un recours. Mais jusqu’au présent je n’ai rien de bien.  

Pendant longtemps je dépendais du 115, et on m’a envoyée dans plein d’endroits différents…  A chaque fois on ne pouvait rester dans l’hôtel qu’une semaine, parfois on restait seulement deux jours… On devait se déplacer un peu partout, heureusement qu’on avait la voiture. Mais avec la distance et le problème d’avoir assez d’argent pour payer l’essence, c’était impossible pour mon conjoint de garder un travail dans ces conditions. Il a dû changer plusieurs fois de travail. Pour les enfants aussi c’est difficile d’être toujours dans un endroit différent, et surtout dans des endroits souvent sales avec des insectes comme on a maintenant. 

Depuis deux mois nous avons une petite chambre dans une résidence sociale. On est 4 dans une même chambre, mon conjoint et mes deux enfants. La petite cuisine et la salle de bain on la partage avec deux autres familles. Le gros problème c’est qu’il y a beaucoup de cafards et les enfants n’arrivent pas à dormir car ça leur fait peur, ils pleurent, c’est très dur.  Les gens de la résidence disent qu’ils vont résoudre le problème, mais ça n’avance pas. Même le chauffage il y a des problèmes, et comme rien ne changeait j’ai dû acheter un chauffage.  Je ne me sens pas non plus en sécurité. L’une de mes peurs c’est qu’on me prennent mes enfants. C’est arrivé à des gens que je connais. J’aime garder ma chambre propre, faire le ménage régulièrement -mais je fais aussi attention car j’ai peur qu’on m’enlève mes enfants. J’espère partir vite de cet endroit, mais je pense que ça va durer longtemps. Personne ne nous propose de logement alors que nous en avons le droit, que nous sommes reconnus prioritaires et que nous sommes en difficulté. 

Bien sûr, ce que je pourrais dire c’est que c’est envers ACINA que je suis reconnaissante. Ce sont elles qui m’ont beaucoup aidé. Quand je suis arrivée à ACINA je n’avais rien, rien du tout  – maintenant j’ai eu ma carte vitale, j’ai pu inscrire ma petite fille à l’école, et on pourrait dire que dieu merci j’ai quelque chose pour me couvrir la tête avec mes enfants, une douche pour rester propre… on pourrait dire que ça va, mais bon ça ne va pas vraiment.  

J’ai toujours vécu en France – depuis que je suis toute petite je suis en galère. Avec mes parents on vivait sur les platz, dans les baraques [dans les bidonvilles], et là personne ne nous aidait. Il faisait froid, on n’avait pas d’argent, on devait faire la manche. J’allais à l’école, mais j’ai aussi appris le français en faisant la manche petite. J’étais tout le temps triste, je pleurais beaucoup. Je me sentais exclue, mais pas vraiment seule car il y avait ma mère qui était là pour me soutenir. Elle me transmettait comment être une bonne personne, et me disait qu’il fallait que je pense à mon avenir. 

Et là après des années, j’ai la CAF, mon conjoint travaille, je veux me former pour travailler à nouveau, j’ai l’argent pour payer un logement et je n’ai aucune solution, aucun logement accessible. Je te jure, je ne comprends pas, comment ça peut marcher comme ça… J’aimerai pouvoir dire que je suis heureuse, mais sans appartement pour mes enfants ce n’est pas possible. 

L’Etat ne me donne pas de logement. Ils disent que le DALO te permet dans 6 mois d’avoir un logement, mais c’est faux ça n’a pas marché comme ça. C’est épuisant. Ils disent ça juste pour plaisanter ou bien ? 

La discussion dérive sur les discriminations auxquelles elle a aussi dû faire face dans ses efforts pour s’insérer dans le système français. 

Moi je me considère plus comme roumaine que comme rom. C’est un peuple différent, mais lié à la Roumanie – et les discriminations s’appliquent partout, les gens ne font pas de différence, c’est pour tous les Roumains la même chose selon moi. 

Je me suis beaucoup sentie rejetée, je demande de l’aide pour ce dont j’ai besoin mais on me rejette. Je crois qu’ils réagissent comme ça parce qu’on est roumains. Je vois quelquefois des personnes d’autres origines qui viennent aussi pour faire des démarches, et j’ai l’impression qu’eux on les aide plus facilement. Nous quand on vient faire les démarches on ne nous aide pas, les gens disent qu’ils ne peuvent pas nous aider alors qu’ils le font pour d’autres. On est des européens, on a des droits, mais ils ne veulent pas nous aider au fait. Moi par exemple je vais n’importe où, je ne sais pas aux finances publiques, et ils disent qu’ils ne peuvent pas nous aider parce qu’on est roumains, ils rigolent… 

Moi ce que je crois, c’est que l’Etat pense que parce qu’il y a quelques personnes roumaines qui vivent dans la misère alors tous les Roumains seraient comme ça nécessairement. Mais ce n’est pas vrai. Il y a des gens qui font la ferraille, qui font les poubelles, qui font un peu le bordel on pourrait dire – mais ils font ça parce qu’ils n’ont pas d’aide, ils n’ont pas l’argent. Mais plein de roumains, roms ou non, veulent juste avoir une maison, pouvoir être propre, avoir une vie normale. Ils jugent les gens mais ce n’est pas la réalité, être rom ou être roumain ce n’est pas un problème.  

A ACINA je n’ai pas eu de problèmes. Ici les gens ont été très gentils, ils me parlaient bien et ils m’ont aidé pour plein de choses comme je te disais. Je viens aussi à ACINA quand des activités sont organisées : je suis venue au café femmes, à des goûters pour les enfants, à l’atelier socio-coiffure…  

Qu’est-ce que tu voudrais que les gens retiennent de ce que tu nous partages ? 

Que l’accès au logement c’est central mais tellement difficile. J’espère vraiment que tôt ou tard ça marchera pour moi. J’espère que mes enfants ne galèreront pas comme moi. Je ne veux pas qu’ils restent dans le froid ou qu’ils fassent la manche comme quand j’étais petite, je ne veux pas qu’ils aient le malheur que j’ai eu dans ma vie. Je veux qu’ils soient bien. C’est pour eux que je fais tout ce que je fais.  

Et ce que je veux dire aussi, c’est qu’il y a des gens qui sont en grande difficulté, plus que moi – il ne faut pas les oublier.